Jeudi poésie

La rentrée est de mise chez les croqueurs de mots et Jill Bill est notre capitaine sur le bateau des croqueurs .

Pour ce jeudi poésie elle nous suggère comme thème un poème en patois .

Voici donc un poème d’Eugène Mathis en patois lorrain et pour être plus précise vosgien, celui de Fraize très exactement :

Lo patwès

Dje feus, èprès avoû vouyèdji bonne pèce,
Bîn èbaubi d’au’i, quand dje ratreus ètan,
D’în français borriaudè se srevit notis rêces
Au leû do vîx patwès qu’a pâlait èn’sèquand.

C’îre în frut èlaiçant dè tîrre de Lôrraine,
În (h)èr’tèdje venu drât de notis ancîns ;
Et dje lègue è wèyant qu’i n-în tot-ci pahhênne
Que se socieusse co de wâdè în s’vait bîn.

I tcharmeut m’n èfance et trompeut mè misère
Is loûres, is cwèrâils ; c’îre lè wès de mis sus,
Dis târes vîx pwatis, père, moman, grand-mère,
Awant praquè français seul’mat au bon Dû.

Das lis bôs dreumant zos lè versûre dadliante,
Ou de neût m’n (h)umeur sauvèdje me poutait,
C’îre co leu que radait lè piandesse ‘loquente
De mo coeur de vèt’ ans que lè vie ègritait.

Sus l'(h)euhh ou tchèque sâ lè bèyesse èbatchûse,
Selon l’usèdje ancîn rèmeune so galant,
I pedait sè rudesse et sè mîne hor’ssûse
Po dev’ni fiettrâd et se motrè èblant.

Quand, de neût tot pwâ mi, rem’wat mis sov’nances,
I sinne das m’n ême, et tocoûs s’y malat
Dis besses, dis hautous, lis lantes restinances
Èvo l’eppel dis moûts montant dis crûx do taps.

Comme pain de treum’sau t’as fait po note goûdje,
Et dje t’aime, pâlè de mè paure mauho ;
Mais dj’ây lè marque aussi que l’ècôle nos foûdje ;
Mo coeur praque patwès et français mè râho.

Lo français, ç’ast lè poûte è veûde sus lo monde
Ou soffiat tout’ lis vats trèvîhhant l’èdalan ;
L’aute ast lo guînch’nat que lè wahhûre èbonde
Et que r’wête lo meix où notis djos colant.

Ç’ast lo français que fait, das l'(h)umaine malâye
Lis lâdjes remoûemats dot dje m’nas lo bran ;
Lo patwès ast lè wès, das lo taps reculâye,
D’în sang que feut hâdi, d’în pessè que feut grand.

I m’èrôt fait boûn’ wêr das lo corant dis èdjes
Demourè èlèci lo français au patwès ;
Mais note lîve ast kiôs ; note paure languèdje
Cède aussi zos l’effoût d’în soi-d’hant progrès.

Lè même hhnôlle au cô, po lè même visâye
Delaihhant çu qu’ast note, au troupé rèunis,
N’awant pus qu’ène longue et pus qu’ène passâye,
Dje vos n-allè tortus d’was même dev’ni.

Mis feus s’pourrot bîn è s’vaite lwè soumatte ;
Mais mi, h’mwâs n’ây pèvu ha’i drât das în rang ;
Dj'(h)èriteus dis ancîns que vikeûnent snas mâte,
Mille ans de libertè que dj’ây co das lo sang.

Et sa traduction

Le patois

Quelle fut ma surprise, après ma longue absence,
Rentrant chez nous, d’entendre, enlaidi de gros mots,
Torturé, travesti, le clair parler de France,
Au lieu du vieux patois, aux lèvres des marmots.

À la façon d’antan, dans mon pays, personne
Ne veut plus me répondre, et je souffre de voir
Mourir dans l’air des monts le verbe âpre qui donne,
Lorraine, à ta pensée, un accent de terroir.

Il fut l’enchantement de mes jeunes veillées,
La voix de l’ancien temps, celle de la maman,
Du père, des chers vieux, âmes qui sont allées,
Ayant parlé français au bon Dieu seulement.

Dans les bois endormis sous la voûte clémente,
Où je cherchais la paix dans le calme des soirs,
C’est lui qui traduisit la plainte véhémente
De mon coeur de vingt ans qu’ont trahi tant d’espoirs.

Sur la porte rustique où la jeune bèyesse
Selon l’usage ancien reconduit son veilleur,
Il perdait son tour gauche et sa verte rudesse,
Et l’amour le rendait éloquent et charmeur.

Aussi, dans les longs soirs où la mélancolie
Visite mon exil, en mon cœur je l’entends
Vibrer comme un écho de ma rude patrie,
Comme un appel des morts qui monte au fond du temps.

Je t’aime, car tu fus, comme le pain de seigle,
Faite à notre gosier, ô voix de ma maison !
Mais l’école m’ayant aussi dicté sa règle,
Mon cœur parle patois et français ma raison.

Le français, c’est la porte ouverte sur le monde,
Où soufflent tous les vents qu’enfante l’infini ;
Le patois, c’est la baie où la verdure abonde,
Donnant sur le jardin où nos jours ont fleuri.

C’est le français qui jette en la mêlée humaine
Ces appels que toujours nous avons entendus ;
Mais notre vieux dialecte est la voix plus lointaine
De la terre, du sang et des siècles vécus.

J’espérais voir rester, au cours futur des âges,
Le patois en français immortel enlacé ;
Mais notre livre est clos ; sur ses dernières pages,
Ce dernier vestige est lentement effacé.

Nous irons maintenant, pris à la même cangue,
Pour le même idéal refrénant nos instincts,
Comme un troupeau, bêlant tous dans la même langue,
D’un uniforme pas, vers les mêmes destins.

Mes neveux sauront s’en accommoder peut-être ;
Quant à moi j’ai l’horreur de l’uniformité ;
J’héritai des aïeux qui vécurent sans maître,
Et je porte en mon sang mille ans de liberté.

Publié par

giselefayet

Mots , images , mouvements, impressionnent ma plaque sensible et la communication en est le révélateur le plus puissant . Citation favorite : " Être libre ce n'est pas seulement se débarrasser de ses chaines , c'est vivre d'une façon qui respecte et renforce la liberté des autres." Nelson Mandela

21 réflexions au sujet de “Jeudi poésie”

  1. Magnifique hommage à ce passé « parlé »..J’entends encore mes grands-parents s’exprimaient en patois…
    Bises du jour
    Mireille du sablon

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  2. C’est curieux c’est qu’à l’époque ou j’étais enfant et avant sans doute les parents  » se battaient » pour qu’on nous parlions  » le beau parler de France « . Aujourd’hui les régions se battent pour que les enfants apprennent le patois.
    j’aime beaucoup ton choix …traduit ! bises

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  3. Heureusement , tu as mis la traduction ….. sinon je n’aurais rien « capté » ….
    Bonne journée, Gisèle, bisous,
    Geneviève

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  4. C’est bien vrai, on a bien du mal à le laisser en vie notre patois ! Dans chaque région, des passionnés essaient en tous cas.
    J’ai compris quelques mots mais c’était plus facile de lire la traduction et c’eset un beau poème.
    A mon tour : « Min co y ch’coffe, s’y ch’coffe c’est qu’il o fro ». Bon c’est assez connu comme patois picard.
    Traduction quand même : « Mon chat se chauffe, s’il se chauffe, c’est qu’il à froid »
    Hé hé, gros bisous

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  5. Ce patois est une merveille. Imagé et chantant pour ceux qui veulent bien le regarder de près. Avec regret je le sais disparaissant. Il est antérieur au Latin qui s’en est inspiré et pourtant on le (mal)traite de langue incompréhensible et grossière, alors qu’il signifie « le langage du père »…
    Les Cabardouche vous souhaitent une bonne soirée Jazzy.
    (Cabardouche est un mot patois qui signifie « chuter en pirouettant »)

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  6. Comme toutes, j’ai eu du mal à lire alors comprendre, nada.
    C’est beaucoup mieux avec la traduction.
    Ma grand-mère paternelle parlait patois meusien mais elle ne nous y a pas initié du tout. C’est dommage.
    Bises
    Annie

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  7. Fichtre ! Mon père n’a pas du avoir le temps d’apprendre le patois Vosgien avant guerre, quand il a été bucheron… Par contre il parlait couramment le Normand de la Manche…
    Très bonne journée à vous

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  8. Heureusement que tu as mis la traduction je n’y aurais rien pigé. Et cela aurait été fort dommage ! Quel bel hymne au dialecte vosgien lorrain sans rejeter pour autant le français. Quelle intuition de la dilution des régionalismes . merci de cette découverte; bises

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